« Kevin Mitnick est en mesure de déclencher la troisième guerre mondiale en sifflant dans un téléphone« . C’est faux, bien entendu, mais ça fait son petit effet. Surtout devant un tribunal.
Car cette affirmation provient d’un militaire américain de haut rang témoignant au procès de celui qui fut le pirate informatique le plus recherché de la planète. Et elle illustre parfaitement la légende qui s’est bâtie autour du personnage de Kevin Mitnick. Celle d’un hacker capable, dans l’imagerie populaire, de s’introduire dans tous les systèmes de la planète, de percer toutes les défenses et de demeurer parfaitement invisible (une légende qui contribuera notamment à lui infliger un traitement pénal considéré aujourd’hui comme étant largement disproportionné par rapport aux faits qui lui étaient reprochés).
Mais au delà de la légende, il y a les faits : alors qu’il était un fugitif aux multiples identités, traqué par le FBI pendant presque trois ans, Mitnick était effectivement en mesure de contrôler l’infrastructure téléphonique de plusieurs états ou encore de se faire faxer le permis de conduire de n’importe quel conducteur du pays. Il a également accroché à son palmarès de pirate des géants tels que Motorola, Nokia, Sun Microsystems et bien d’autres, auxquels il a dérobé le saint des saints : le code source de leur produit phare de l’époque (« des trophées« , explique-t-il, en précisant qu’il n’a jamais tiré le moindre bénéfice financier de ces exploits). Et, ironie suprême, il s’est aussi offert le luxe de placer sous surveillance les agents fédéraux qui le traquaient.
Sa recette : un habile cocktail d’attaques techniques et d’ingénierie sociale, cet Art de la manipulation humaine. « J’exploite le mensonge, la manipulation, l’influence et la politesse naturelle des gens« , résume Mitnick. Et c’est précisément cette approche de l’ingénierie sociale qui l’a rendu aussi efficace. « Le problème avec les attaques purement techniques c’est qu’elles laissent des traces dans les journaux et que l’on arrive rarement directement au coeur du réseau : il faut souvent d’abord passer par la DMZ puis ensuite travailler dur pour en sortir. Alors qu’avec un peu d’ingénierie sociale on arrive directement derrière les pare-feux, sur le réseau interne« , explique Kevin Mitnick lors d’une interview exclusive accordée à SecurityVibes.
Aujourd’hui, Kevin Mitnick continue à pirater, mais cette fois avec la bénédiction de ses cibles. Avec sa société Mitnick Security Consulting il pratique en effet des tests d’intrusion qui associent expertise technique et ingénierie sociale, et semble-t-il avec le même succès. Au point que ses clients préfèrent souvent faire l’impasse sur l’aspect social, qu’ils jugent trop efficace au point d’être « triché ».
» Aujourd’hui on me demande à 80% des prestations techniques seules. Probablement parce que évaluer la résistance de l’entreprise à l’ingénierie sociale n’est exigé par aucune réglementation « , précise Mitnick. Et il le regrette, car selon lui les pirates ne font pas cette distinction et cibleront avant tout le maillon le plus faible de la chaîne… » et c’est très souvent l’humain » , observe-t-il.
« A ce jour j’ai obtenu 100% de réussite avec l’ingénierie sociale. Lors de ma dernière prestation, j’ai obtenu 70% d’obéissance de la part de mes victimes au premier appel téléphonique, avec une confirmation par email (dont l’adresse d’origine était usurpée, bien entendu, ndlr) », poursuit le hacker.
Autre avantage du Social Engineering : l’être humain ne peut pas être « patché » ! Ainsi la quasi-totalité des exploits techniques utilisés par Mitnick dans les année 80 et 90 ne sont bien entendu plus valables aujourd’hui. Mais ses trucs d’ingénierie sociale, eux, n’ont pas changés et fonctionnent mieux que jamais… grâce notamment aux réseaux sociaux !
« A l’époque, mon seul instrument était le téléphone. Aujourd’hui la boîte à outils est beaucoup plus riche avec l’email, le chat, et surtout les réseaux sociaux. Facebook, par exemple, permet d’approcher une cible en devenant l’ami d’un ami, afin d’établir un premier rapport et une certaine crédibilité qui pourra s’avérer utile par la suite. Quant à LinkedIn, je l’utilise beaucoup pour rechercher des cibles potentielles : par exemple des administrateurs systèmes ou réseaux travaillant pour telle ou telle société et avec telle ou telle technologie« , raconte Mitnick.
Mais l’outil principal demeure le téléphone : avec une bonne recherche préalable un attaquant peut aisément se faire passer pour un employé de n’importe quelle société, en citant les noms des bons managers, des bons bureaux et des bons projets (autant d’informations que les réseaux sociaux rendent désormais beaucoup plus faciles à découvrir)
« Plus l’entreprise est grande, plus il sera facile de se faire passer pour quelqu’un d’autre. C’est évidemment plus compliqué avec une PME où tout le monde se connaît« , poursuit le hacker. Compliqué, mais pas impossible. Pour preuve, il nous livre le souvenir du piratage d’une société uni-personnelle, un récit qui ne figure pas dans son dernier ouvrage.
Ayant pris pied sur un grand système Mitnick cherchait à y installer un sniffer afin de capturer des mots de passe. Mais il maîtrisait mal l’OS en question et il était incapable d’en développer un lui-même. En se renseignant il apprend toutefois qu’il existe un outil d’interception pour ce système, développé par un éditeur indépendant. Mais il s’agit d’une société uni-personnelle basée au domicile de son fondateur, ce qui rend une usurpation téléphonique impossible.
Kevin Mitnick sonde malgré tout la société à distance et découvre que le serveur principal fonctionne sous VMS, son système de prédilection. A cette époque une vulnérabilité critique venait d’être rendue publique pour certaines versions de VMS, mais le système en vue n’en faisait pas partie. Qu’à cela ne tienne : Mitnick commande malgré tout les bandes magnétiques avec le correctif officiel directement chez DEC. Il modifie ensuite le patch afin d’inclure un Cheval de Troie, remballe le tout sous un film plastique à l’aide de la machine à emballer d’un ami et s’en va louer… un uniforme de livreur UPS !
« Nous sommes à Los Angeles, la ville du cinéma : on y trouve n’importe quel costume !« , s’amuse Mitnick. Il lui a alors suffit de sonner à la porte du développeur, d’entrer suffisamment rapidement pour que celui-ci ne réalise pas qu’il n’y a aucun camion UPS garé devant chez lui, et de remettre – contre une signature, bien entendu – le colis. Quelques jours plus tard le vrai-faux patch était installé et Mitnick pouvait copier le sniffer tant désiré.
L’exemple montre combien il est difficile pour une entreprise de se protéger face à un assaillant motivé et disponible. Et il n’y a pas de distinction en terme de domaine d’activité, même si selon Mitnick les opérateurs téléphoniques et les fournisseurs d’énergie commencent à être mieux rodés que les autres. La seule différence éventuelle serait d’ordre culturel : « les japonais sont les plus faciles à abuser à cause de la politesse et de la confiance inhérente à leur culture. A l’inverse, les russes sont les plus difficiles à berner car ils n’accordent pas facilement leur confiance« , révèle Kevin Mitnick.
S’il est aussi difficile de se protéger contre l’ingénierie sociale, comment au moins limiter la casse ? En retirant au maximum l’humain de l’équation. « On ne peut pas demander aux employés d’évaluer eux-mêmes le risque associé à l’ouverture de tel document ou à communiquer telle information par téléphone. Donc lorsque c’est possible il vaudra mieux dédier cette tâche à de la technologie« , conseille Kevin Mitnick.
Il cite comme exemple les systèmes où un opérateur demande le sésame de son correspondant et y accède à l’écran afin de le valider. « Ce ne doit pas être à l’opérateur de décider si le mot de passe communiqué est le bon en le comparant à celui qui apparaît à l’écran. Il vaut mieux qu’il n’ait qu’à le saisir au clavier et le système lui répond simplement oui ou non« , poursuit le consultant. Car cela évite bien entendu toute négociation au téléphone.
Parmi ses autres conseils, Mitnick préconise de favoriser l’ouverture des documents reçus par email à l’aide de Google Doc ou de Quick View (sous Mac) et de procéder à ce qu’il appelle des « inoculations » régulières : des campagnes de phishing « officielles » qui permettent d’identifier les collaborateurs susceptibles de tomber dans le panneau régulièrement, afin de mieux les sensibiliser. C’est par exemple ce que propose une société comme PhishMe.
Et bien sûr, des pentests incluant le social engineering, qui permettront là aussi d’identifier les collaborateurs les plus polis et les plus aidants… afin de leur expliquer combien ces qualités humaines parfaitement nobles peuvent devenir de tragiques défauts pour l’entreprise face à un attaquant motivé !
[Source : Security Vibes]